Sortir de l’indécision en apprenant d’abord à se dissocier des maux de son esprit

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Dans la continuité de l’article précédent que j’avais rédigé au sujet de la sagesse du bouddhisme pour clarifier son orientation de carrière, j’aimerais ici revenir sur les notions « d’attention et de concentration juste » que j’avais évoquées à propos du noble sentier octuple et qui renvoient toutes deux à la question de la pratique méditative. En particulier de la méditation de la pleine conscience.

Essentiellement, il existe fondamentalement deux types de méditations : celle qui cible « le calme mental » (Ricard, 2008) et celle qui vise à développer « une vision pénétrante des choses et de soi » (Ricard, 2008, p.14).  Vous l’aurez deviné, les deux se complètement tandis qu’il faut préalablement apaiser son esprit (et c’est l’aspect auquel je vais m’intéresser) pour ensuite apprendre à renforcer le pouvoir de concentration auquel invite le second volet de la médiation.

En lieu et place d’une tentative de « justification » de la pratique de la médiation de la pleine conscience, je paraphraserai les mots limpides de Matthieu Ricard et qu’on retrouve dans son ouvrage, l’art de la méditation (2008). Ainsi, et  tandis que nous déployons beaucoup d’effort pour « améliorer les conditions extérieures de notre existence » (Ricard, 2008, p.18), et puisque toute notre expérience du monde passe par notre esprit qui traduit celle-ci sous forme de bien-être ou de souffrance, il n’est alors pas insensé d’envisager d’apprendre à transformer la manière avec laquelle nous percevons les choses. L’avantage semble évident : nous sommes alors susceptibles d’améliorer notre qualité de vie.

En somme, cet apprentissage par entraînement de l’esprit n’est rien de plus ni de moins que la méditation.

Quand il est question de recherche d’amélioration des conditions (extérieures, mais pas uniquement) de notre existence, on peut, bien évidemment, y déceler des enjeux clairement carriérologiques qu’il est possible alors d’aborder sous l’angle de la théorie du capital humain. Rappelons, à son sujet, qu’elle valorise l’investissement par les individus eux-mêmes dans leur capacité d’amélioration des possibilités d’emploi (Tremblay, 2011), en renvoyant à l’éducation, à la formation professionnelle, à l’information recherchée sur le marché du travail et à la mobilité professionnelle (Tremblay, 2011).

Ce désir de valorisation est d’ailleurs susceptible de s’incarner de manière particulièrement accentuée chez certains gestionnaires qui, dans un contexte généralisé de défiance qu’ils nourrissent à l’égard des organisations (Enriquez, 2005), et consécutivement au recentrement qu’ils opèrent alors sur eux-mêmes (Hall, 1996), et à partir d’indications sommaires de leur situation (Cadin, 1999), n’hésitent alors pas à offrir leurs services aux plus offrants. Quiconque en orientation est  amené à accompagner des gestionnaires peut faire le constat de ce désir d’amélioration, de valorisation, d’optimisation de leur employabilité par la recherche d’une  recette, d’un outil, voire d’une « clé » qui leur ouvrirait, à nouveau, les portes du succès.

Avant de revenir à la méditation, tentons de clarifier juste un peu ce qu’est l’indécision. De manière générale, elle traduit un manque de clarté par rapport à une direction à donner (Cnrtl, 2016), révélant un certain embarras, une confusion, une hésitation, une incertitude, bref une irrésolution à se décider dans le fond !

Face à individu confronté à une grande difficulté à prendre une décision (par exemple vis-à-vis d’un choix de métier ou par rapport à une démission suite à une insatisfaction en emploi et pour opérer alors une réorientation de carrière, etc.), il apparaît souvent pour l’accompagnateur que la capacité d’attention de son client est grandement affectée, au sens ou cette attention réfère alors à une «tension de l’esprit vers un objet à l’exclusion de tout autre » (Cnrtl, 2016). En d’autres termes, l’attention englobe ici notamment la réflexion, l’analyse, la sensibilité, la concentration et surtout l’introspection.

Bien entendu, les conseillers d’orientation ne sont pas démunis en termes « d’outils » pour tenter d’aider une telle personne à « remettre de l’ordre dans ses idées » avec, par exemple, les modèles de prises de décision qui amènent à considérer que lorsqu’une décision semble impossible à prendre, il faut peut-être alors tenter d’exercer un meilleur contrôle de ses pensées  pour en modifier le contenu et ainsi accroître sa capacité à prendre des décisions et à les exécuter (Peterson, 2000). Force est de constater que cette vision, fondée sur le contrôle, peut être discutée.

Plus largement, d’autres stratégies peuvent aussi proposer de décortiquer la situation en plusieurs sous-problèmes et analyser ensuite les avantages et inconvénients qu’il peut y avoir pour chacun, etc.. De même encore, d’autres approches plus contructionnistes cette fois (Savickas, Nota et al., 2010), ciblent alors davantage le sens que les individus souhaitent donner à leur vie et par extension à leur travail. Face à une telle situation d’indécision, il peut être alors question pour le conseiller d’orientation par exemple d’aider son client à mieux comprendre les logiques évolutives (Bernaud, 2013), qui sous-tendent ses choix de carrière passés en l’aidant, via des récits et autres lignes de vie par exemple, à mieux comprendre les différentes formes que peuvent prendre sa propre identité et selon ses contextes et ses environnements de vie.

Bien que forts intéressants, force est de constater que pour que de telles stratégies ou modèles puissent s’avérer être « efficaces », il est avant tout nécessaire que la personne soi en mesure d’engager des ressources cognitives telles que  la concentration, le sens de l’analyse et de la réflexion notamment.

Pourtant : comment de telles dispositions pourraient-elles être présentes alors même que cette personne, face à des difficultés de prise de décision, est certainement empreinte à de l’inquiétude, du tourment, pour ne pas dire de l’angoisse, de l’impuissance, voire de la détresse parfois ? À ce titre, rappelons que plus de la moitié des individus qui consultent aujourd’hui en orientation souffrent de détresse psychologique en relation avec des difficultés de prise de décision (Multon, 2001 ; 2007).

Il y aurait donc peut-être lieu de voir les choses autrement.

Galilée, grand astronome italien du 16e siècle et qui avait conçu une lunette astronomique si puissante (permettant d’observer des planètes encore inconnues) qu’elle ouvrit la voie à l’astronomie moderne, n’aurait certainement pas tant marqué l’histoire des hommes si son invention avait été défectueuse (Ricard, 2008).

De la même manière, si nous souhaitons pouvoir observer les mécanismes les plus subtils du fonctionnement de notre esprit et ensuite agir sur eux afin d’être en mesure, par exemple, de prendre des décisions sensées et congruentes vis-à-vis de sa carrière, il semble qu’il soit nécessaire d’être en mesure d’affiner notre capacité d’attention et de notre pouvoir d’introspection (Ricard, 2015). Nous revoilà donc face à la méditation.

Tandis que la méditation de la pleine conscience réfère à un état d’ouverture découlant d’une attention qui est focalisée  sur ce qu’il se passe en soi et à l’extérieur de soi, dans le moment présent et de manière qui soit non jugeante (Kabat-Zinn, 2003), elle vise à nous permettre de mieux « observer le fonctionnement de notre esprit, la manière dont il perçoit le monde, et comprendre l’enchaînement des pensées » (Ricard, 2008, p.26).

Puisque notre esprit peut faire « de notre paradis un enfer et de notre enfer un paradis » (Milton), la méditation de la pleine conscience nous enseigne avant tout à calmer le flot de notre esprit pour reconquérir notre capacité d’attention et d’introspection afin de devenir plus sensible à ce qui est important pour nous (par exemple en termes de besoins, de valeurs) de ce qui l’est moins.

Il semble donc qu’en contexte d’orientation et en situation d’anxiété par rapport à de l’indécision, la méditation de la pleine conscience ait définitivement quelque chose d’intéressant à nous apporter.

Il serait trop long d’entrer ici dans le détail des mécanismes de fonctionnement de la méditation de la pleine conscience ainsi que la manière de les opérationnaliser en contexte d’orientation. Tout de même et alors qu’il existe une multitude d’exercices liés à l’enseignement de la méditation de la pleine conscience,  il semble qu’il soit tout à fait possible de l’intégrer d’ores et déjà sous forme d’exercice préliminaire à une rencontre de counseling en orientation. À cet effet, « les exercices de pleine conscience commencent souvent en dirigeant l’attention du client sur le mouvement de sa respiration tout en l’amenant à observer et à décrire les différentes composantes psychologiques qui le traversent dans le moment. Un autre exercice, intitulé « les feuilles sur la rivière », permet au client de visualiser qu’il dépose chaque pensée naissante sur des feuilles flottant sur une rivière et qu’il les observe en train de défiler en suivant le cours de l’eau » (Dionne et Neveu, 2009).

Afin que l’indécision puisse se transformer en quelque chose de plus positif pour l’individu, comme par exemple la tentative de s’adapter et de faire preuve d’ouverture et de souplesse face au changement (Gelatt, 1989 ; Krumboltz, 1992), la méditation de la pleine conscience pourrait représenter une pratique intéressante pour s’y préparer.

La question de son opérationnalisation en séance d’orientation fera l’objet d’un prochain billet. Ceci dit et pour ceux que cela intéresse, je vous invite à lire cet article (Grégoire, Baron et Baron, 2012), qui traite de la pleine conscience en counseling.

 

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